Il y a encore peu, les lunettes relevaient surtout du registre de la correction. On les choisissait pour voir, parfois pour durer, rarement pour raconter quelque chose de soi. Cette époque semble loin. Aujourd’hui, la monture appartient pleinement au vocabulaire de l’allure. Forme, épaisseur, couleur, transparence, effet vintage ou ligne architecturée : les lunettes sont devenues un accessoire de style, presque au même titre qu’un bijou, un sac ou une paire de chaussures. Cette évolution n’a rien de marginal. En France, l’optique médicale représente 8,3 milliards d’euros en 2024, preuve que l’objet reste massivement présent dans les usages comme dans la consommation.
Cette montée en gamme symbolique est d’autant plus intéressante qu’elle coexiste avec un mouvement inverse. Les lunettes se montrent davantage, mais beaucoup continuent à rêver de ne plus les porter. C’est là que réside le vrai sujet. La mode contemporaine ne se contente pas de styliser les lunettes : elle met aussi en scène le désir de retrouver un visage plus nu, un regard dégagé, une apparence moins médiée par la monture. Les lunettes sont donc à la fois revendiquées et contournées, valorisées et suspendues, intégrées au style tout en restant, pour beaucoup, une contrainte quotidienne.
Des lunettes longtemps tolérées, désormais revendiquées
Le changement de statut des lunettes est profond. Elles ne sont plus seulement acceptées ; elles sont souvent travaillées comme un signe distinctif. Dans certaines silhouettes, elles durcissent une ligne, intellectua-lisent un visage, ajoutent une présence. Dans d’autres, elles adoucissent, équilibrent ou créent un décalage. Autrement dit, elles ne servent plus uniquement à corriger la vue : elles participent à la composition d’une identité visuelle.
Cette transformation est cohérente avec l’évolution du marché. Entre 2019 et 2022, le nombre de personnes ayant acheté un équipement optique hors lentilles a augmenté de 2,2 millions, soit +16 %. Même chez les plus jeunes adultes, l’achat de lunettes reste bien installé : il concernait 17 % des 20-29 ans en 2022, et 21 % des 10-19 ans. Les lunettes ne sont donc pas un objet secondaire ou vieillissant ; elles traversent désormais toutes les générations, y compris celles qui accordent le plus d’importance à l’image de soi.
Ce statut plus affirmé s’observe aussi dans les attentes des consommateurs. En 2025, une enquête relayée par la presse professionnelle indiquait que 60 % des répondants souhaitaient davantage d’informations sur le lieu de fabrication de leurs lunettes, et que 49 % se disaient prêts à payer davantage pour une fabrication française. On ne parle plus ici d’un simple dispositif médical, mais d’un objet chargé de matière, d’origine, de design et de valeur projetée.
Pourquoi le visage sans lunettes continue de fasciner
Malgré cela, le visage sans lunettes conserve une force particulière dans l’imaginaire esthétique contemporain. Il donne l’impression d’un contact plus direct avec le regard. Il dégage la zone des yeux, rend plus lisibles certains traits, simplifie parfois le maquillage, modifie l’équilibre avec la coiffure ou les bijoux. Dans une culture visuelle saturée d’images, le moindre élément placé sur le visage devient décisif. Or les lunettes encadrent, filtrent, réorientent. Les retirer, c’est souvent chercher une forme de lisibilité immédiate.
Ce point n’est pas qu’intuitif. Les recherches sur la perception sociale montrent que les lunettes agissent réellement sur les jugements portés sur un visage, même si les effets varient selon les contextes. Une étude de 2019 a montré que les lunettes n’affectaient pas significativement l’attractivité ni la compétence perçues, tandis que les lunettes de soleil diminuaient la confiance accordée au visage observé. Une autre étude, publiée en 2022, concluait au contraire que les lunettes pouvaient avoir un effet négatif sur l’attractivité, la confiance et l’intelligence perçues dans l’échantillon étudié. À l’inverse encore, une étude de 2024 sur des médecins ophtalmologistes montrait que les praticiens portant des lunettes étaient plus souvent perçus comme plus intelligents et plus professionnels. Les lunettes ne véhiculent donc pas un sens unique : elles déplacent les codes.
C’est précisément ce qui les rend si intéressantes en mode. Elles ne sont ni neutres, ni universellement valorisantes, ni universellement pénalisantes. Elles produisent un effet situé. Elles peuvent devenir signature dans un contexte, et obstacle dans un autre. Le paradoxe vient de là.
Entre accessoire désiré et contrainte quotidienne
Si les lunettes sont mieux intégrées aux codes esthétiques, elles n’ont pas cessé pour autant d’être vécues comme une gêne par une partie de ceux qui les portent. Buée, pluie, fragilité, entretien, incompatibilité avec certains usages sportifs, fatigue liée au port prolongé, gêne avec certains maquillages ou certaines routines de soin : la dimension pratique continue de peser. Une monture peut être belle, cohérente avec un style, parfaitement assumée, tout en rappelant chaque jour une dépendance matérielle.
C’est aussi ce que suggèrent les travaux sur la qualité de vie liée à la correction visuelle. Une étude comparative a observé des scores QIRC moyens de 44,1 chez les porteurs de lunettes, 46,7 chez les porteurs de lentilles et 50,2 après chirurgie réfractive. L’écart ne signifie pas que les lunettes sont mal vécues par tous, mais il montre qu’elles peuvent être associées à une expérience moins confortable que d’autres solutions, notamment quand la correction est forte.
Autrement dit, la valorisation esthétique des lunettes n’annule pas leur dimension de contrainte. La mode peut sublimer un objet sans effacer totalement ce qu’il impose.
Lentilles, alternance des usages et désir de liberté visuelle
C’est ici qu’apparaît une autre caractéristique de l’époque : la logique d’alternance. Beaucoup ne se situent plus dans un choix absolu entre “avec” et “sans”, mais dans une gestion contextuelle de leur apparence. Les lunettes deviennent un registre parmi d’autres. On les porte au travail, on les enlève en soirée. On les choisit pour leur silhouette, puis on passe aux lentilles quand on veut dégager le visage. L’identité visuelle devient plus mobile.
Le marché des lentilles confirme cette place réelle, sans pour autant indiquer un basculement total. En 2024, le marché des lentilles souples a progressé de 7,14 % en valeur sur 32 pays suivis par EuromContact. En France, leur taux de pénétration chez les 15-64 ans est estimé à 4,8 %. Cela reste limité à l’échelle de la population, mais suffisant pour illustrer un fait important : une partie des consommateurs cherche à moduler sa présence visuelle selon les situations.
La vraie modernité n’est donc pas la disparition des lunettes. C’est la possibilité de choisir quand elles comptent dans l’image de soi, et quand on préfère les effacer.
La PKR : un symptôme de cette tension plus qu’une simple solution
Dans ce contexte, la chirurgie réfractive, et notamment la PKR, prend un sens particulier. Elle ne relève pas seulement du confort médical ou de la performance visuelle. Elle s’inscrit aussi dans un imaginaire contemporain du visage libéré de sa monture. Pour certains, ne plus porter de lunettes, ce n’est pas seulement mieux voir : c’est retrouver un rapport plus direct à son propre reflet, à son maquillage, à sa présence sociale.
Il faut toutefois éviter toute lecture trop simpliste avec une opération laser PKR. Il s’agit d’une chirurgie de surface de la cornée, sans création de volet, avec une récupération plus lente et un inconfort initial plus marqué que dans d’autres techniques réfractives. L’American Academy of Ophthalmology rappelle notamment qu’elle peut entraîner deux à trois jours de douleur oculaire après l’intervention, tandis que le NHS mentionne des effets secondaires fréquents au moins transitoires, comme la vision floue, les halos, l’éblouissement ou la sécheresse oculaire. Présenter la PKR comme un simple geste lifestyle serait donc trompeur.
La PKR éclaire néanmoins très bien le paradoxe contemporain : même lorsque les lunettes deviennent désirables comme objet de mode, le souhait de s’en affranchir ne disparaît pas.
Le vrai tournant : ne plus opposer “avec” et “sans”
Le plus juste, aujourd’hui, est sans doute de sortir d’une opposition binaire. Les lunettes ne sont plus le signe d’un défaut à masquer. Mais leur absence continue de porter une promesse de liberté, de simplicité, parfois de mise à nu du visage. Entre les deux, chacun compose. Certains font des lunettes leur signature. D’autres les réduisent à une fonction. D’autres encore alternent selon les moments, les usages, les contextes sociaux ou les envies d’image.
C’est cela que révèle le paradoxe mode actuel. Les lunettes ont gagné en valeur esthétique au moment même où se multipliaient les moyens techniques de ne plus les porter en permanence. Elles ne sont plus seulement subies, mais elles ne cessent pas d’être négociées. Dans cette tension entre affirmation du style et désir de retrait, elles disent quelque chose de très contemporain : l’élégance n’est plus un état fixe, mais un réglage continu entre ce que l’on montre, ce que l’on corrige et ce que l’on choisit de laisser voir.

Par la rédaction
il y a 3 semaines
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